LASSUS – Matona mia cara

Roland de LassusMatona mia cara (1581)

Imaginez la scène : sous une fenêtre italienne, un soldat allemand tente sa chance en chantant une sérénade. Problème — il ne maîtrise qu’approximativement la langue de Dante, si bien que les doux hommages se transforment vite en propos ridicules.

Le texte se lit en italien avec un accent allemand approximatif : Matona mia cara, mi follere canzon — ce qui donne à peu près : « Ma dame très chère, fouloir chanter chanson ». Le refrain don don don, diridiridon imite le son du luth du galant maladroit.

La pièce est publiée en 1581 dans un recueil de villanelles. Lassus y use d’une technique volontairement simple, où la recherche contrapuntique est réduite au minimum — toute l’énergie va à la drôlerie du texte et au plaisir de l’ensemble.

 

Roland de Lassus — le musicien de toute l’Europe

Surnommé par ses compatriotes « l’Orphée belge », par les Français « le plus que divin Orlande », par les Italiens « Mirabile Orlando » — autant de noms pour un seul homme, tant sa réputation débordait les frontières.

Roland de Lassus naît à Mons en 1532. Sa voix exceptionnelle attire les convoitises dès l’enfance, si bien qu’il est à trois reprises l’objet de tentatives d’enlèvement. Il grandit entre la Sicile, Naples, Rome, Anvers, Paris, Munich — une vie entière sur les routes des cours européennes.

Il est probablement le seul compositeur de la Renaissance à écrire de façon prolifique en cinq langues — latin, français, italien, allemand et néerlandais — avec une aisance égale dans chacune d’elles.

Il laisse plus de 2000 compositions : 520 motets, 185 madrigaux, 141 chansons françaises, 50 messes, 101 magnificats… Une œuvre immense, qui touche à tous les genres, du plus sacré au plus comique.

Car Lassus adore faire rire. Sa musique reflète sa nature complexe : il est capable de passer sans transition du grave au burlesque, de la rêverie à la passion, de la farce à l’austérité. Matona mia cara, sa sérénade paillarde où un soldat allemand baragouine l’italien sous la fenêtre de sa belle, en est l’exemple parfait — une pièce qui fait sourire depuis plus de quatre siècles

En 1570, l’empereur Maximilien II l’anoblit — fait fort rare pour un compositeur. Le pape Grégoire XIII le nomme Chevalier de l’éperon d’or. Comblé d’honneurs, il choisit pourtant de rester fidèle à Munich jusqu’à la fin de sa vie.

Il meurt à Munich le 14 juin 1594, le jour même où son employeur décide de se séparer de lui pour des raisons financières. Il n’a jamais lu la lettre lui signifiant son congé.


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