Archives de catégorie : Non classé

KOMITAS – Chinar es

Le titre évoque le chinar — mot d’origine persane qui désigne, du Caucase à la Perse jusqu’au Cachemire, le platane d’Orient (Platanus orientalis). C’est un arbre à l’écorce mouchetée, aux larges feuilles palmées, à la silhouette haute et droite, planté depuis des siècles dans les jardins persans, ottomans et moghols comme symbole de longévité et de noblesse — cousin lointain de nos platanes de places de village.

Le texte

Le poème compare l’être aimé à ce platane élancé : on lui demande de ne pas courber la tête, de ne pas s’éloigner, de ne pas oublier — un chant de fidélité et d’admiration, porté par le refrain tendre yar, yar, yar (« mon amour, mon amour »), typique des chants populaires arméniens.

Komitas est mort en 1935 à Paris, après avoir survécu au génocide arménien de 1915, dont les traumatismes ont brisé sa santé. Ses mélodies, portées aujourd’hui par le monde entier, restent un témoignage vivant de la culture qu’il a consacré sa vie à préserver.

VILLA-LOBOS – Bachianas Basilieras N°5

L’Aria (Cantilena), composée en 1938, est dédiée à Arminda Villa-Lobos — la seconde compagne du compositeur, qui deviendra sa femme. Ce n’est pas anodin : c’est une œuvre d’intimité et de tendresse, écrite dans un moment où Villa-Lobos, de retour au Brésil après ses années parisiennes, traverse une période de reconnaissance internationale grandissante mais cherche aussi à affirmer une identité musicale profondément brésilienne, loin des modèles européens qu’il avait pourtant absorbés.

Le texte, signé par Ruth Valadares Corrêa (la soprano qui créa l’œuvre en 1939), décrit un nuage rose et rêveur qui couvre l’espace de teintes roses tandis que la lune se lève doucement, embellissant le soir comme une jeune fille tendre qui se prépare et rêve. Mais le vers final bascule : la douce lumière de la lune réveille alors la cruelle saudade, qui rit et qui pleure.

C’est ce mot, saudade, qui est la clé émotionnelle de toute la pièce — ce sentiment intraduisible, mêlant nostalgie, manque et désir, une mélancolie douce-amère qui peut faire sourire et pleurer en même temps. Le long vocalise initial sur « Ah », avant même que les mots n’arrivent, traduit musicalement cet état : une voix qui se confond avec le legato des violoncelles, comme si le chant émergeait directement de l’instrument, sans frontière entre la voix humaine et la matière sonore des cordes. La pièce présente d’ailleurs des similitudes avec l’Aria de Bach et la Vocalise de Rachmaninov — toutes deux des méditations sur le chant pur, dépouillé de tout artifice virtuose.

ARBEAU – Branle des chevaux

Thoinot Arbeau (1520-1595) — Branle des Chevaux (1589)

Le Branle des Chevaux figure parmi la quarantaine de danses décrites par Arbeau dans son Orchésographie publié en 1589. Il fait partie de la grande famille des branles — ces danses en chaîne où les danseurs se tiennent par la main et progressent latéralement, oscillant d’un côté puis de l’autre.

Le Branle des Chevaux imite le pas et le trot du cheval, avec des mouvements joueurs et bondissants. Son motif rythmique répétitif et rebondissant en fait une pièce immédiatement accessible et communicative. Les danseurs miment le galop, frappent du pied, et la danse entière respire l’énergie et la bonne humeur.

Le véritable auteur de la mélodie est inconnu — Arbeau n’en est que le compilateur, comme pour beaucoup de pièces de l’Orchésographie. Mais c’est grâce à lui qu’elle nous est parvenue.

JANEQUIN – Il estoit une fillette

Clément JanequinIl estoit une fillette (1540)

Publiée en 1540 dans le huitième livre d’Attaingnant — un volume consacré entièrement à Janequin — cette chanson à quatre voix est devenue très populaire et a été reprise par de nombreux éditeurs, transcrite au luth, à la guitare, pour voix et luth.

Le sujet: L’initiation amoureuse d’une jeune fille, racontée sans détour et avec beaucoup d’esprit. Janequin excelle dans cet art de la gauloiserie narrative : le récit avance vif, le texte claque, les voix s’animent. Il traite la chanson en contrepoint note contre note, dans un style très animé, une déclamation syllabique rapide et un rythme qui évoque la danse.

Texte original (graphie d’époque)

Il estoit une fillette
Qui vouloit scavoir le jeu d’amours.
Ung jour qu’elle estoit seullette
Je luy en aprins deux ou trois tours.

Après avoir senty le goust
Elle me dit en soubzirant :
« Le premier coup me semble lour
Mais la fin me semble friant. »

Je luy dis : « Vous me tentez »
El’ me dit : « Recommencez ! »
Je l’empoigne, je l’embrasse,
Je la fringue fort.
Elle crie : « Ne cessez ! »
Je luy dis : « Vous me gastez,
Laissez moy, petite garce,
Vous avez grant tort. »

Mais quant ce vint à sentir le doulx point,
Vous l’eussiez veu mouvoir si doulcement
Que son las cueur luy tremble fort et poingt,
Mais, Dieu mercy, c’estoit un doulx tourment.


En français d’aujourd’hui

Il était une fillette
Qui voulait savoir le jeu d’amour.
Un jour qu’elle était seulette
Je lui en appris deux ou trois tours.

Après avoir goûté la chose
Elle me dit en souriant :
« Le premier coup me semble lourd,
Mais la fin me semble savoureux. »

Je lui dis : « Vous me tentez »
Elle me dit : « Recommencez ! »
Je l’empoigne, je l’embrasse,
Je la serre fort.
Elle crie : « Ne cessez pas ! »
Je lui dis : « Vous m’épuisez,
Laissez-moi, petite garce,
Vous avez grand tort. »

Mais quand vint le doux moment,
On l’aurait vue bouger si doucement
Que son pauvre cœur lui tremblait fort,
Mais Dieu merci, c’était un doux tourment.

PASSEREAU – il est bel et bon

Pierre PassereauIl est bel et bon (1534)

On ne sait presque rien de Pierre Passereau. Il aurait été prêtre à Paris, puis ténor dans la chapelle du duc d’Angoulême — le futur François Ier. Avec Clément Janequin, il était l’un des compositeurs de Paris les plus populaires vers 1530.

Il est bel et bon, publié en 1534, est son œuvre la plus connue. Le sujet ? Deux commères qui bavardent et se vantent l’une à l’autre d’avoir un bon mari — un mari si doux qu’il s’occupe de la maison et donne à manger aux poules pendant qu’elles prennent leurs plaisirs. Avec en prime les poules qui caquettent : co co co co, petite coquette !

Écrite dans le style de Janequin, cette chanson parisienne l’a rendu célèbre en son temps jusqu’à Venise. C’est une véritable synthèse des techniques d’écriture de l’époque : onomatopées, imitations de cris d’animaux, babillage des voix qui se répondent et s’entrelacent. Preuve de sa popularité, Rabelais lui-même cite Passereau dans le Quart Livre.

Refrain
Il est bel et bon, bon bon bon,
Commère, mon mary,
Il est bel et bon bon bon bon bon,
Commère.

Couplet 1
Il estoit deux femmes toutes d’ung pays,
Disanst l’une à l’aultre : « Avez bon mary ? »

Couplet 2
Il ne me courrousse, ne me bat aussy,
Il faict le mesnaige, il donne aux poulailles,
Et je prens mes plaisirs.
Commère, c’est pour rire
Quand les poulailles crient :
Petite coquette, petite coquette,
Co co co co, co co co co dac,
Qu’esse-cy ?


En français d’aujourd’hui :

Il est beau et gentil, mon mari, commère !

Il était deux femmes du même pays,
Disant l’une à l’autre : « Avez-vous un bon mari ? »

Il ne se met pas en colère, ne me bat pas non plus,
Il fait le ménage, il donne à manger aux poules,
Et moi je prends mes plaisirs.
Commère, c’est à mourir de rire
Quand les poules crient :
Petite coquette ! co co co co dac,
Qu’est-ce donc

LASSUS – Matona mia cara

Roland de LassusMatona mia cara (1581)

Imaginez la scène : sous une fenêtre italienne, un soldat allemand tente sa chance en chantant une sérénade. Problème — il ne maîtrise qu’approximativement la langue de Dante, si bien que les doux hommages se transforment vite en propos ridicules.

Le texte se lit en italien avec un accent allemand approximatif : Matona mia cara, mi follere canzon — ce qui donne à peu près : « Ma dame très chère, fouloir chanter chanson ». Le refrain don don don, diridiridon imite le son du luth du galant maladroit.

La pièce est publiée en 1581 dans un recueil de villanelles. Lassus y use d’une technique volontairement simple, où la recherche contrapuntique est réduite au minimum — toute l’énergie va à la drôlerie du texte et au plaisir de l’ensemble.

 

Roland de Lassus — le musicien de toute l’Europe

Surnommé par ses compatriotes « l’Orphée belge », par les Français « le plus que divin Orlande », par les Italiens « Mirabile Orlando » — autant de noms pour un seul homme, tant sa réputation débordait les frontières.

Roland de Lassus naît à Mons en 1532. Sa voix exceptionnelle attire les convoitises dès l’enfance, si bien qu’il est à trois reprises l’objet de tentatives d’enlèvement. Il grandit entre la Sicile, Naples, Rome, Anvers, Paris, Munich — une vie entière sur les routes des cours européennes.

Il est probablement le seul compositeur de la Renaissance à écrire de façon prolifique en cinq langues — latin, français, italien, allemand et néerlandais — avec une aisance égale dans chacune d’elles.

Il laisse plus de 2000 compositions : 520 motets, 185 madrigaux, 141 chansons françaises, 50 messes, 101 magnificats… Une œuvre immense, qui touche à tous les genres, du plus sacré au plus comique.

Car Lassus adore faire rire. Sa musique reflète sa nature complexe : il est capable de passer sans transition du grave au burlesque, de la rêverie à la passion, de la farce à l’austérité. Matona mia cara, sa sérénade paillarde où un soldat allemand baragouine l’italien sous la fenêtre de sa belle, en est l’exemple parfait — une pièce qui fait sourire depuis plus de quatre siècles

En 1570, l’empereur Maximilien II l’anoblit — fait fort rare pour un compositeur. Le pape Grégoire XIII le nomme Chevalier de l’éperon d’or. Comblé d’honneurs, il choisit pourtant de rester fidèle à Munich jusqu’à la fin de sa vie.

Il meurt à Munich le 14 juin 1594, le jour même où son employeur décide de se séparer de lui pour des raisons financières. Il n’a jamais lu la lettre lui signifiant son congé.


JOSQUIN – En entrant dans un jardin

Josquin des PrésEl grillo (1505)

Né en Picardie vers 1450, Josquin des Prés est considéré comme le compositeur européen le plus célèbre entre Dufay et Palestrina, et la figure centrale de l’école franco-flamande.

El grilloLe Grillon — est une de ses rares pièces légères et humoristiques. C’est sans doute avant de quitter l’Italie qu’il a écrit cette composition, l’une de ses plus célèbres en musique profane. La pièce est publiée en 1505 dans un recueil de frottoles — forme de chanson populaire italienne — par l’éditeur vénitien Ottaviano Petrucci.

Le rythme imite les manières du grillon, et la musique joue sur l’onomatopée. Le texte célèbre ce petit insecte chanteur qui, contrairement aux autres oiseaux, ne s’en va pas — il reste, il tient bon, et chante d’autant plus fort quand la chaleur est à son comble.

C’est une pièce plus légère qui démontre l’humour et l’esprit de Josquin — un clin d’œil malicieux de la part du plus grand maître polyphoniste de son temps.

« El Grillo » (Le Cricket)
Le cricket est un bon chanteur
Il peut chanter très longtemps
Il chante tout le temps.
Il n’est pas comme les autres oiseaux.
Qui, dès qu’ils ont chanté un peu
S’en vont voir ailleurs
Le cricket reste où il est
Lorsque la chaleur est très vive
Il ne chante que pour l’amour.

SERMISY – En entrant dans un jardin

Claudin de SERMISY (1495 – 1562) « En entrant en un jardin« 

Claudin de Sermisy (1495-1562) — En entrant dans un jardin

Claudin de Sermisy est l’un des musiciens les plus féconds de la Renaissance française, fort prisé pendant la première moitié du XVIe siècle. Après avoir été enfant de chœur à la Sainte-Chapelle, il devient chantre à la chapelle royale, puis sous-maître — une charge qu’il conserva jusqu’à sa mort.

C’est par ses chansons profanes qu’il a mérité la gloire. Il en écrivit quelque deux cents. Avec Pierre Certon, il a porté le genre de la chanson parisienne à son apogée.

En entrant dans un jardin est une mélodie populaire qu’il traite en harmoniste consommé. Une promenade amoureuse, une rencontre sous les arbres, un échange tendre et discret — tout le charme de la chanson française de la Renaissance en quelques mesures. Les phrases sont courtes, la mélodie raffinée, et le texte coule naturellement sur la musique comme une évidence.

 

Paroles

En entrant en un Jardin
Je trouvay Guillot Martin
Avec Helene,
Qui vouloit son Picotin,
Son beau petit Picotin
Non pas d’Avoyne.

A donc Guillot luy a dit,
Vous aurez bien ce credit,
Quand je seray en alaine:
Mais n’en prenez qu’un petit.
Car par trop grand appetit
Vient souvent la Pance pleine.

JANEQUIN – Ce mois de mai

Clément Janequin (v.1485-1558) — Ce mois de mai (v. 1529)

Publié à Paris par Pierre Attaingnant en 1529, Ce mois de mai est aujourd’hui l’une des chansons les plus chantées de Janequin.

Compositeur de l’amour, des plaisirs et de la joie, Janequin fait de la chanson un véritable théâtre des émotions, de la nature et de l’humain. Ce mois de mai est un bel exemple de musique homophonique avec une rythmique très dansante — toutes les voix avancent ensemble, portées par l’élan du printemps.

Le texte célèbre le renouveau de la nature et les joies simples de la belle saison. Une chanson légère, lumineuse, qui sent bon le mois de mai — et qui sonne à merveille sur quatre violoncelles.

Paroles de « Ce moi de mai »

Ce moys de may, ce moys de may,
ce moys de may, ma verte cotte,
ce moys de may, ma verte cotte,
ce moys de may, je vestiray.
De bon matin me lèveray,
ce joly, joly moys de may.
De bon matin me lèveray:
Un sault, deux saults, trois saults,
En rue je feray,
Pour voir si mon amy verray.
Je luy diray qu’il me descotte;
Me descottant le baiseray.

ATTAINGNANT – Tourdion

Pierre Attaingnant (v. 1494–1551) est avant tout un imprimeur-libraire parisien. Il invente en 1528 un procédé révolutionnaire d’impression de la musique par caractères mobiles en une seule opération, et devient le premier et principal éditeur de musique en France.

L’histoire n’affirme pas avec certitude s’il fut lui-même compositeur mais il était assurément un mélomane passionné au vu de son édition qui regroupe et compile ce qui se faisait de mieux à son époque.

C’est principalement son travail d’éditeur qui le fait participer à l’essor de la musique instrumentale. En 1530 environ, il publie un Tourdion, danse et chanson à boire très connue

Ce Tourdion est peut-être de lui ou peut-être d’un compositeur anonyme qu’il a publié, on ne sait pas avec certitude. Ce qui est sûr, c’est que c’est grâce à lui que cette musique nous est parvenue.

Tourdion – « Quand je bois du vin clairet »

Quand je bois du vin clairet
Ami tout tourne, tourne, tourne, tourne
Aussi désormais je bois Anjou ou Arbois

Chantons et buvons, à ce flacon faisons la guerre
Chantons et buvons, les amis, buvons donc !