Qu’est devenu ce bel œil — Claude Le Jeune
Cette petite chanson polyphonique a été composée par Claude Le Jeune (vers 1530–1600), l’un des musiciens les plus brillants et les plus audacieux de la Renaissance française. Henri IV le nomma compositeur ordinaire de la Chambre du roi, et ses contemporains le surnommaient le « Phénix des musiciens ».
Ce qui est surprenant dans cette oeuvre c’est le modernisme du langage harmonique. Il y a des enchaînements auxquel on ne s’attend pas du tout. C’est justement ce qui fait le charme de cette œuvre : elle est à la fois ancrée dans son époque et très moderne. Les trois voix entrelacées avec une économie et une sensibilité rares.
Paoles:
Qu’est devenu ce bel œil qui mon âme éclairoit
jadis de ses rays,
Dans qui l’Amour retrouvoit ses flèches, flames & traits ?
Qu’est la bouche or devenue & ce ris si mignard,
& ce discours
Dont ma maîtresse attrapoit les plus farouches en amours ?
Qu’est devenu cette joue & d’amour & de honte
le pourpris,
Sur qui l’Amour étaloit cent mille roses & lis ?
Qu’est devenu le fin or de ce poil prime frisé
reluisant,
Dont mille Amours, mille rets sans fin alloyent façonnant ?
Qu’est devenu cette main que l’épouse de Titon
avouroit,
Main, qui plus blanche que lait, les neiges même effaçoit ?
Traduction dans un français plus actuel 😉 :
Qu’est-il advenu de ce bel oeil qui éclairait mon âme
de ses rayons d’autrefois,
ce regard où l’Amour lui-même venait retrouver
ses flèches, ses flammes et ses traits ?
Où est passée cette bouche, et ce sourire si tendre,
et ces mots si bien choisis
avec lesquels ma maîtresse savait captiver
les cœurs les plus farouches ?
Qu’est devenue cette joue où se mêlaient
l’amour et la pudeur,
sur laquelle l’Amour déployait
ses mille roses et ses lis ?
Où est le fin or de cette chevelure
frisée et brillante,
dont mille Amours tissaient sans fin
leurs filets dorés ?
Qu’est devenue cette main que l’Aurore elle-même
aurait enviée,
cette main plus blanche que le lait,
qui effaçait la neige ?